Le Projet ALEF et ses partenaires proposent de partager les expériences menées sur le terrain par les femmes et les hommes qui font vivre l'approche ALEF à travers le Maroc.
Khadija Hajib, formatrice en alphabétisation à Mrirt

Qui suis-je ?

Nom et prénom : Khadija Hajib
Profession : formatrice en alphabétisation
Ville : M’rirt, province de Khénifra
Etablissement : Coopérative El Amal pour l’Education et la Formation
Téléphone : 075 25 97 72

Région: Meknès - Tafilalt


Mes domaines d'action

Alphabétisation

Mon Histoire

Tout a commencé lorsqu’on m’a demandé de prendre part comme formatrice à un programme novateur d’alphabétisation mené par l’association de promotion de la scolarisation dans la région de Khouribga, en collaboration avec le Projet ALEF de l’USAID. C’est à ce programme que je dois tous les bouleversements qui ont profondément changé ma vie, tant professionnelle que personnelle. Et je suis fière de contribuer à ce programme qui promeut l’autonomie des femmes en leur faisant découvrir les nouveautés que connaît notre pays au niveau juridique, voire économique et social.

Avant tout, j’ai le sentiment que ce programme d’alphabétisation avait pour premier destinataire nous les formateurs et les formatrices. Il s’agissait de favoriser notre capacité d’initiative, notre créativité, notre autonomie et même le développement de notre personnalité pour nous rendre capables de communiquer, d’échanger, de prendre les décisions aux moments opportuns, de rester motivés face aux contraintes qui peuvent entraver notre travail.

C’est aussi au cours des sessions de formation des animateurs alphabétisation, organisées par le Projet ALEF, la Direction de Lutte Contre l’Analphabétisme et l’Institut Royal pour la Culture Amazighe, que ma vie personnelle a changé puisque c’est là que j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari, Aziz Faouzi, lui-même superviseur au sein de la Coopérative El Amal pour l’éducation et la formation à Mrirt, petite ville au cœur du Moyen Atlas. Après notre mariage, j’ai quitté ma ville natale de Khouribga pour rejoindre mon mari à Mrirt et exercer mon métier d’animatrice en alphabétisation à la Coopérative El Amal.

J’étais pleine d’appréhension en arrivant à Mrirt. C’était un nouveau monde pour moi. Je me demandais comment j’aillais pouvoir nouer une relation aussi fructueuse avec mes nouvelles bénéficiaires d’alphabétisation, car dans cette région, les différences avec ma ville d’origine sont nombreuses tant au niveau des comportements, des rites, du langage (on parle majoritairement l’amazigh) que des pensées. Je m’attendais à vivre une grande aventure qui me demanderait de rassembler toutes mes forces pour m’adapter, et c’est dans le soutien de mon mari et de ses collègues au sein de la coopérative que j’ai puisé ces forces. Etre l’épouse d’Aziz m’a ouvert bien des portes et a mis en confiance bien des femmes qui auraient pu être un peu effrayées par l’arrivée d’une inconnue à Mrirt.

Ma première séance a été marquée par une réception chaleureuse de la part des bénéficiaires. Une profonde admiration luisait dans leurs yeux et tout le monde m’a souhaité la bienvenue. Finalement, je me suis rendue compte que mon handicap en amazigh était une opportunité supplémentaire d’apprentissage pour les femmes. La plupart d’entre elles parlent au moins un peu darija et peuvent de temps à autre traduire des termes entre l’amazigh et la darija à celles qui ne comprennent pas. Cette nouvelle situation d’apprentissage avec une formatrice ne parlant pas ou peu l’amazigh a contraint les femmes à faire une certaine gymnastique entre deux langues, ce qui a, me semble-t-il, ouvert leur esprit pour l’alphabétisation en fusha.

Au fil des jours, ma relation avec les femmes s’est renforcée. Les discussions à partir des thèmes de la Moudawana ont permis à plusieurs femmes de se livrer en classe, de parler entre elles, avec mon appui, des problèmes qu’elles vivent au quotidien et dans leurs familles, problèmes qui sont nombreux dans ces régions de l’Atlas connues pour leurs grandes disparités entre les hommes et les femmes.

Ma méthode

Afin de mener à bien ma mission d’apprentissage, et en vue de me familiariser au plus vite avec mon nouveau milieu, j’ai procédé à un petit travail de collecte d’informations sur mes bénéficiaires. Cette enquête informelle m’a aidé à mettre le doigt sur les points forts et les difficultés de mes bénéficiaires, tant sur le plan de l’alphabétisation elle-même que sur les situations familiales, sociales et économiques, pouvant freiner, entraver voire accélérer leur apprentissage. J’ai aussi à cette occasion appris à connaître leurs centres d’intérêts, la nature de leurs activités génératrices de revenu axées sur le tissage et l’élevage des caprins ou des ovins. Tout ce travail préliminaire m’a permis d’orienter mes cours vers des thèmes qui intéressaient les femmes et d’être à l’écoute et vigilante auprès des femmes qui avaient besoin d’un "coup de pouce" supplémentaire, ne serait-ce que pour assister régulièrement à toutes les classes.

Ces informations associées aux différentes techniques de communication et des Passerelles acquises lors des sessions de formation dans le cadre du Projet ALEF m’ont permis de conduire mes classes avec succès. Ma relation avec les bénéficiaires s’est étoffée : elles n’hésitent plus à me révéler un secret ou un problème. La souplesse qui caractérise le programme à partir des thèmes de la Moudawana permet aux femmes de discuter librement et de cheminer vers une réflexion personnelle qui les rend plus autonomes et davantage maîtres de leur destin.

Les exemples dans ce sens sont nombreux. Je peux citer celui d’une de mes bénéficiaires qui n’avait pas 15 ans lorsqu’elle a été mariée par son père à un homme qu’elle n’avait jamais vu ni fréquenté. Elle décrit ce mariage arrangé comme « son chemin vers l’enfer ». « Vu mon jeune âge, nous a-t-elle raconté les larmes aux yeux, je ne savais pas comment agir ni comment assumer mon rôle et ma responsabilité d’épouse. Je suis vite tombée enceinte et j’ai perdu mes deux filles jumelles quelques jours après mon accouchement ». C’est au cours de nos discussions sur la Moudawana que cette femme s’est rendue compte que sa situation n’était pas "la norme". Aujourd’hui, elle déclare, sûre d’elle : « je ne recommencerai jamais la même chose avec mes autres filles. Elles ne se marieront pas avant l’âge de 18 ans, croyez- moi ! ».

En dépit des préjudices qui règnent dans la région, et en dépit des rites et des traditions très ancrés dans les mentalités, je constate que le changement des mentalités s’opère grâce à ce type de programme – ouvert sur les femmes, à l’écoute de leurs problèmes et leur offrant un vrai service en leur apportant le savoir et la faculté de lire et d’écrire. Et ce changement a même commencé chez les hommes. La preuve en est que certains hommes sont venus inscrire leurs femmes pour bénéficier des cours d’alphabétisation basés sur la Moudawana. Et ça, c’est pour moi une grande victoire !

Mon anecdote

En arrivant en classe lors de la dernière séance d’alphabétisation l’année dernière avant les vacances d’été, j’ai été surprise de trouver sur mon bureau des petites boîtes enveloppées, bien présentées. L’une des femmes, qui avait été désignée par le groupe, s’est présentée et m’a dit : « Ces quelques cadeaux modestes te sont offerts par les bénéficiaires, preuve de notre reconnaissance pour ce que tu as fait pour nous. Tu y trouveras quelques mots qui te disent, à notre façon, merci Khadija. ».

Dans les paquets, ce sont bien des "mots" que j’ai trouvés. Les femmes avaient rédigé elles-mêmes des lettres, chacune dans son style et son expression, pour me remercier et dire tout ce qu’elles avaient tiré de leur année d’apprentissage. Certes, ces lettres sont modestes, mais à mes yeux, elles sont d’une valeur immense. Qui aurait pensé au début de l’année, que ces femmes analphabètes seraient capables d’écrire des lettres de remerciement ? Certainement pas les femmes elles-mêmes. Et pourtant ce sont bien elles qui les ont écrites. Elles savent désormais ce dont elles sont capables !

Pour vous donner une idée, je joins à cette Histoire quelques exemplaires de ces lettres.

Auteur : Khadija Hajib

Programme conduit avec le soutien de Middle East Partnership Initiative.

Publié le 20-02-2008 - 25170 visites

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